De plus en plus complexes, les appareils numériques cherchent une enveloppe efficace afin de concilier beauté et simplicité d'emploi !
L'esthétique inspirée du fonctionnalisme allemand semble s'accommoder de ces nouvelles contraintes. Lignes épurées et simplicité monolithique reviennent au goût du jour...avec un parfum de prestige en plus !
Un peu d'histoire, pour commencer. Fondée en 1919, l'école Bauhaus va bousculer l'ordre établi dans de nombreux domaines artistiques et créatifs, et ce jusqu'à sa mise «hors la loi » par les autorités Nazies qui la feront disparaître en 1933. Des études analytiques de formes et de couleurs entreprises par
Paul Klee jusqu'aux théories esthétiques guidées par l'implication du travail artisanal dans l'élaboration d'objets manufacturés, le Bauhaus va établir, entre autres, une série de processus et de règles dévouées à la création industrielle. Cet enseignement va être radicalisé par
Max Bill lors de l'installation de l'école d'Ulm «Hochschule für Gestaltung » en 1951 qui va établir en collaboration avec plusieurs industriels, une démarche créative et des préceptes en matière de design particulièrement rigoureux.
Braun sera l'un des premiers à s'adresser à cette école...Le « Braun Design » (comme on le nomme encore aujourd'hui) est né dans les années 50 sous la houlette de
Hans Gugelot et
Dieter Rams, designers qui développeront une série de produits simples et efficaces. Leur mot d'ordre : simplicité maximale, aucune fioritures ou effet de style gratuit. Recentré sur sa fonction sans s'intégrer dans aucune démarche de valorisation sociale, l'objet « Braun design » revendiquait une fonctionnalité universelle à l'usage de tous... L'esprit de l'école d'Ulm évoluera vers une telle intransigeance politique dans sa croisade en faveur d'un design «pour tous » que le divorce ?prévisible- d'avec la société de consommation ne tardera pas à éclater, l'école fonctionnaliste allemande fermera ses portes en 1968 !
L'influence majeure de ses préceptes fondamentaux n'en sera pas moins tenace dans l'univers industriel, Olivetti, Kodak avec son instamatic dessiné par le Britannique
Grange, ainsi qu'une multitude de produits du monde entier (et notamment japonais des années soixante dix) peuvent légitimement être considérés comme des héritiers directs, fortement inspirés par le courant esthétique «fonctionnel » de cette école légendaire.
Parmi ces «héritiers précoces » de cette vision radicale du design, il faut absolument citer le designer danois
Jacob Jensen qui va créer à partir des années soixante une gamme complète de produits « Hi Fi » assez incroyable avec Bang & Olufsen.
B&0 système 1900
Jensen va pousser le principe du design épuré jusqu'à son paroxysme, les Béomaster 1900 et platines disques à bras tangentiels vont révolutionner l'esthétique du genre et établir un nouveau standard pour de longues années, ils font d'ailleurs encore l'objet de multiples expositions permanentes dans différents musées et notamment en section design du musée d'art moderne de New York.
La collaboration entre le fabricant danois et
Jensen va permettre de donner vie à de nombreux systèmes audio et vidéo aux allures particulièrement futuristes (et aujourd'hui considérés comme intemporels), la technologie disponible à cette époque sera portée au maximum de ses capacités pour satisfaire aux désirs de compacité et de finesse esthétique de ce designer « ayatollesque du Bauhaus » !
L'apogée du style Jensen chez Bang & Olufsen se situe dans la deuxième moitié des années 70 avec l'apparition du fameux Béomaster 8000 un système audiophile très haut de gamme qui proposait des performances tout à fait impressionnantes et exploitait le principe de design fonctionnaliste jusqu'à la caricature.
Béomaster 8000
La ligne Bang & Olufsen poursuivra sa route « pure et dure » jusqu'au départ de Jensen, remplacé par son adjoint D. Lewis à la fin des années 80...Cette époque marquera une crise d'identité pour le fabricant danois. Frappé de plein fouet par la concurrence asiatique et ne parvenant pas à imposer son esthétique «hors du temps », B&O devra chercher un soutien industriel auprès du géant Phillips et infléchira son design vers des produits moins radicaux, mais en gardant à peu près intact l'esprit novateur de la plupart de ses produits.
Il faut dire que la décennie 80 voit l'industrie japonaise s'affranchir de l'influence esthétique germanique, les anguleux appareils inspirés par l'Europe cèdent progressivement leur place à de nouvelles formes, la « soft Line » d'inspiration Bio-design envahit le marché, et le design japonais semble enfin trouver sa voie... La période est à la «dédramatisation » technique, les designers veulent guider la technologie vers l'utilisateur à travers une interface « douce », c'est la génération des «machines amies » aux couleurs vives et aux contours voluptueux. Dans cette veine,
Philippe Starck (suivi immédiatement par de nombreux épigones ...) va développer un certain nombre de produits technologiques au design récréatif assez déconcertant. Poussant cet exercice jusqu'à l'excès et aboutissant le plus souvent à des propositions assez ineptes comme « oye oye », un petit poste de radio au « look comique » qui ne marquera pas le monde du design d'une empreinte indélébile. Mais il faut dire que l'évolution technologique ne subit pas encore la formidable accélération que nous connaissons aujourd'hui. L'ambiance générale est alors à l'école buissonnière ! Les années 90 sonneront le glas des «errances » post-modernes en tous genres et recentreront les designers sur leur tâche première : l'efficacité !
Mobile "Porsche design"
Aujourd'hui, ces mêmes designers ont la lourde mission d'accompagner les multiples révolutions en cours... La formidable expansion des produits technologiques, l'évolution constante de leurs performances et l'enrichissement de leurs fonctions obligent à exploiter toutes les pistes possibles. La miniaturisation des composants, la finesse des écrans LCD et la complexité de l'interaction entre les différentes tâches que chaque objet est à même d'accomplir sont autant de facteurs susceptibles de remettre en question de nombreux acquis sur le plan du design.
Poussés par un désir de clarté, de visibilité et de simplicité, de nombreux designers décident désormais de réintégrer les principes fonctionnalistes qui furent, en d'autres temps, ceux de Jacob Jensen. L'évolution de certaines applications industrielles et en particulier la maîtrise des écrans tactiles permettent en outre de sublimer cette esthétique épurée. On observe depuis quelques mois l'apparition de nombreux prototypes et produits qui semblent à nouveau largement inspirés par l'école d'Ulm. Ce sont, pour la plupart, des produits « haut de gamme » à grand potentiel technique. Cette nouvelle tendance devrait s'intensifier à court terme, contredisant certains points de vue des théoriciens de cette antique école allemande qui prônait un design simple et «social » ...C'est un curieux paradoxe, car dans un proche avenir, une chose semble certaine : De nombreux produits technologiques parmi les plus aboutis et les plus prestigieux s'habilleront d'un design pur et limpide, d'une grande simplicité !
(c)Philippe Pernodet pour Libération

prototype téléphone cellulaire ultra plat (design Nao Tamura)