Chansons d'en France
Par Philippe Pernodet.
Parue en 2007 dans les colonnes de l'Imprononçable N°06 : Une vision "peu complaisante" du paysage offert par la variété française... Amateurs de langue de bois, s'abstenir !
Peu coutumiers du genre, nous avons décidé d'écouter de la «grande variété française » de celle que la profession nous vend sous le label prétentieux de «chanson à textes »... Découvertes, déconvenues et (quelques) bonnes surprises ont émaillé notre petit voyage franco-français.
« Vous savez, le monde entier envie la qualité de vos chanteurs de variété », la phrase, lancée entre la poire et le fromage par un dandy allemand de l'art contemporain furieusement francophile (comme le sont presque tous les «cultureux » germaniques- un bonheur !) provoque chez moi un sourire à la fois triste et amusé...Nous sommes à table, dans un luxueux restaurant du Bad Wurtemberg et l'alignement des mignardises confectionnées tout spécialement par le chef «franzôzich cordon bleu » incite à la détente et à cet art de la conversation inutile et rafraîchissant qu'affectionnent les Teutons de bonne compagnie...
« La variété française ? Aujourd'hui ? Le monde entier ? Vous pratiquez décidément un humour particulier...Vous avez peut être abusé de cet excellent bourgogne... »
Mon hôte ne se démonte pas et poursuit... «le monde entier...J'exagère peut être, mais regardez l'Allemagne : notre pays est imprégné de culture musicale, nous sommes «fous » de musique classique et notre répertoire folklorique est immense. Mais c'est justement ce patrimoine culturel qui a empêché l'éclosion d'une variété allemande de qualité...Chez nous il n'y pas de Brel, de Gainsbourg ou de Léo Ferré, c'est un manque assez cruel...je ne plaisante pas, et c'est assez triste en fait... »
...Paris, quelques semaines plus tard. Une des

collaboratrices de notre régie me relate l'entrevue qu'elle vient d'avoir avec un responsable d'une marque de hi fi bas de gamme (Bose, je crois... ) a qui elle a proposé des pages de pub. Le manager, renfrogné et de mauvaise humeur, n'a pas apprécié notre chronique musicale, lardée (selon ses propres dires) de références incompréhensibles...
Dépitée, ma petite «fée publicité» me suggère d'ouvrir nos colonnes à un répertoire plus populaire... «La chanson française, pourquoi pas ?» hasarde t'elle en provoquant mon hilarité... « Mais bien sûr...On va confectionner un spécial Michel Sardou, juste pour plaire à votre marchand de soupe » ! On croit rêver !
C'est, de retour au bureau, que la consultation des e-mails et du courrier des lecteurs me plonge dans la plus profonde expectative...En fait d'assez nombreux messages me suggèrent (ou m'ordonnent, c'est selon...) l'écriture d' articles consacrés à la chanson française... "vous semblez ignorer la chanson française... " , " Aucune trace des nouveaux albums de variété de qualité dans votre feuille de choux ", ou encore, "la création musicale française semble avoir été oubliée par l'Imprononçable "... STOP !
Coup de fil à Olivier...rendez-vous dans un sushi bar à tapis roulant (je sais c'est « cheap », mais le poisson froid empêchera peut être les esprits de trop s'échauffer...)
En retard, comme d'habitude, mon collaborateur et néanmoins ami, s'installe sans s'excuser et chope au passage l'équivalent d'une cargaison de chalutier breton...Je le laisse manger dans le calme avant de démarrer les hostilités...
- Autant te le dire tout de suite, il va falloir consacrer un article assez complet à la variété française dans notre prochain numéro ...
- La variété française ? Qu'entends tu par-là exactement ?
- Eh bien, la variété française...je ne sais pas moi...Delerm, Renaud et compagnie.
Olivier cesse de mastiquer son poisson cru, me fixe sans parvenir, apparemment, a savoir si c'est du lard ou du cochon...Mon regard décidé finit par achever son secret espoir d'avoir à faire à une plaisanterie...Il déglutit enfin, en donnant l'impression d'avoir avalé une pleine cuillerée de Wasabi avarié...Bonjour l'enthousiasme !
Quelques semaines plus tard, des disques d'un genre nouveau s'entassent sur mon bureau, Olivier débarque en coup de vent avec le dernier scud de la mère Bruni qu'il envoie prestement sur la table en me lançant : Voilà, encore une daube ! Je dois filer, je te laisse...
Tentative d'écoute par la face Nord.
A tout seigneur... Commençons par « Colore ma vie » de
Charles Aznavour...Une véritable catastrophe sur laquelle j'ai décidé de ne pas m 'appesantir, eu égard à la carrière du principal intéressé...Aznavour a suffisamment contribué au prestige de la chanson française (celle là même décrite par mon ami allemand) que je vous ferais grâce de mes commentaires désagréables à propos de cette nouveauté indigne et sans intérêt que tout le monde va s'empresser d'oublier...Passons, donc.
La nouvelle génération nous attend...
Frégé, Elodie de son prénom, jolie frimousse rescapée d'une émission de « real T.V » et un album concocté par « des gens qui montent » (Benjamin Biolay, notamment). J'ai donc écouté attentivement «Le jeu des sept erreurs», une expérience mémorable ! La belle Elodie annone des textes ineptes avec la sensibilité d'une poupée mécanique...Les arrangements semblent vouloir donner dans la simplicité, il résulte de l'ensemble une profonde impression de misère...
Passons à la suite...Tiens, la Fille
Gainsbourg.
Un double atavisme qui doit être contrariant à assumer. D'un côté c'est papa, le talent total en la matière et de l'autre, c'est maman : une voix «difficile » que papa a su mettre en valeur avec des chansons cousues «sur mesure »...L'homme à la tête de choux avait, entre autres, le talent de savoir-faire chanter toutes les casseroles...je dis cela pour ne pas sortir de la cuisine... «5.55» c'est le titre de l'album de Charlotte, soit largement le temps d'aller se faire cuire un oeuf...

Les chansons se suivent en faisant «ding dong» comme à London, mais ici c'est à une boite de Quality Street de grande surface que nous avons affaire.
Charlotte chantonne dans le vide comme un ballon de baudruche partirait à la dérive, sur des mélodies de salle d'attente d'aéroport avec un accent anglais qui semble rescapé de Limoges...Au secours ! Allez, la Charlotte : retour direct en cuisine !
«Les piqûres d'araignée» maintenant. Déjà, avec un titre pareil l'auditeur de base ne doit pas s'attendre à des miracles. L'écoute de cette nouvelle livraison de
Vincent Delerm confirme malheureusement toutes les craintes possibles et imaginables...Le «chanteur Ikéa » (je sais, c'est un peu facile, mais ce sobriquet lui va vraiment à ravir...) aligne poncifs et banalités avec une constance qui force le respect...
Il vitupère mollement les adeptes du bon vieux temps (sépia plein les doigts), fantasme vaguement sur les jambes de Steffi Graf en nous proposant des phrases «toutes faites » dans le genre de celles qui se sont bien vendues l'année dernière...misère !
Enfin, il se gargarise sur une mélodie bourbeuse (de celles dont il semble détenir le secret) de la sonorité du nom d'Ambroise Paré « Un plateau repas à ambrouaaze paaré, embrouaaaze paaaré, un soir d'été... » affichant la même délectation que celle d' un mauvais rappeur qui aurait découvert un mot nouveau pour lui dans le dictionnaire...Pathétique !
Delerm, c'est un peu la poésie en toc du quotidien ordinaire à l'usage des avaleurs de soupe de tous poils...Il faut reconnaître qu'à l'instar de la « France de Guy Lux » d'autrefois, il existe aujourd'hui, assez différente mais tout aussi détestable, la France de Delerm...
Une France qui bouffe la prose de Philippe Djian ou de Paulo Cohelo en étant persuadée d'ingurgiter de la grande littérature et de la pensée profonde...avant d'aller sagement faire la queue devant les théâtres où le choix des pièces qu'elle va voir (et essayer de comprendre) lui aura été exclusivement dicté par le programme de son bulletin d'abonnement annuel...
Une France pas vraiment méchante mais tellement prévisible, et surtout : cruellement inélégante ! Elle entasse sur ses étagères les livres d'art de l'année à côté du recueil de photos de Yann Artus Bertrand et elle écoute le poète chantant qu'elle mérite... Le parangon de cet univers médiocre apparaît avec son petit air prétentieux d'étudiant du deuxième cycle et le chic inimitable d'un mannequin automne/hiver du catalogue de la Redoute : Vincent Delerm et ses inoffensives petites piqûres d'araignées !
«Parenthèses» de
Françoise Hardy, voilà un titre qui a de l'allure ! Constitué de duos multiples et variés (de Delon à Iglesias en passant par Ben Christopher ou Mauranne, je vous laisse vous-même juger de l'étendue du spectre !) l'album, rouge comme une boite de « Mon Chéri cerises » sent le «produit marketing / fin d'année» à plein nez...

La lecture du petit livret qui accompagne cette oeuvre impérissable est assez instructive. On y apprend les multiples doutes de Françoise quant à savoir si elle sera à la hauteur de la tâche...Nous pouvons lui confirmer : L'album n'est pas tout à fait à la hauteur, ma chère Françoise.
Le duo avec Ben Christopher mis à part, on peux même franchement dire que « ça ne passe pas la barre ».
Il reste évidemment la performance de Julio Iglésias sur « partir quand même », un sommet en matière de maniérisme sirupeux qui confine au grotesque...
Une première écoute vous plongera dans une hilarité sincère, mais rapidement vous finirez, comme moi, par vous dire que « Partir quand même » dans le cas de ces deux là relève d'une très sage résolution...à condition de ne plus revenir du tout !
«L'étreinte» de
Miossec...
Première bonne pioche de la sélection ! Ouf...l'écoute des précédentes galettes avait fini par me donner l'impression de tourner à mon insu dans un film d'horreur à petit budget ! !
Les textes, simples et surprenants tout à la fois sont posés en équilibre instable sur des mélodies fragiles. Miossec distille avec beaucoup de talent et de sensibilité une mélancolie insidieuse et sourde, sans jamais sombrer dans le mélo. Un album attachant et réussi en tous points.
Dans un style beaucoup plus contrasté
Jacques Higelin nous transporte vers un univers singulier...celui de ses élucubrations bancales et fantasques ! Ce vieil adolescent, amoureux devant l'éternel, refuse obstinément de vieillir !
« Amor Doloroso » oscille tranquillement entre la blague de carabin et l'ambiance mélancolique d'un cirque des soirs d'hiver...Comme au temps du «Caviar pour les autres», je ne serais pas le dernier à en reprendre une petite louche ! Cadeau tombé du ciel le titre « halloween » renoue miraculeusement avec l'ambiance inimitable de «Champagne». Higelin est un magicien rare, un alchimiste surdoué qui navigue désormais au-delà des modes et du temps, un vrai bonheur !
Malheureusement, d'autres ne s'améliorent pas vraiment en prenant de la bouteille.
Renaud, par exemple : l'écoute de son dernier album « Rouge sang » est une parfaite illustration du vieil adage selon lequel on ne peut pas «être et avoir été ».
Empilé comme des boites de corn flakes dans les rayons de grandes surfaces, bénéficiant d'un plan média «poids lourd » ce dernier disque est le plus mauvais que l'artiste n'ai jamais sorti. La production banale -sans âme-, les mélodies poussives et répétitives ne sont rien comparées à l'indigence des textes...

Renaud prévient dans une de ses chansons : « j'ai retrouvé mon flingue, il était dans mes rimes, attention je dézingue ect ect » le résultat est pourtant pitoyable... L'ex-chanteur énervé enfonce une série ahurissante de portes ouvertes, lui qui avait chanté «laisse béton » à une époque ou plus de la moitié de la France ne connaissait pas la signification de cette expression, décrit aujourd'hui (avec beaucoup de mollesse) les « bobos » de nombreux mois après que le plus plouc des «feminins pratique » se sera lassé d'avoir galvaudé le terme...
Les thèmes «militants et cinglants » de Renaud : arrêter la clope, défendre sa blonde contre les blagues sexistes, les baleines de l'extermination, les enfants de la violence et de la pauvreté...tout en dénonçant les «méchants d'extrême droite » les «fachos» intolérants qui n'aiment pas les étrangers...
Les ficelles sont grosses comme des cordes a noeuds, on croirait même (sérieusement !) que certains textes ont été écrits à l'intention d'un auditoire de demeurés...Une catastrophe totale !
Heureusement,
Brigitte Fontaine existe aussi...
« Libido » claque comme un coup de fouet salvateur, un éclair de créativité dans la grisaille ambiante...De la longue et inquiétante ballade dans le « Château intérieur » jusqu'au « Cul béni » en passant par «la viande » (un morceau de choix !) ou encore « la Metro » (un petit chef d'oeuvre !) la grande dame aux allures hiératiques nous ballade dans les méandres de ses fantasmes assumés et de ses plaisanteries glacées sans nous perdre ni se laisser capturer vraiment.
Les textes ciselés et brutaux jouent avec des musiques mystérieuses, en faisant l'effet de petits diamants insaisissables, bondissants du latex sombre aux taffetas pourpres...du grand art, madame Fontaine !
Au chapitre des «gloires en péril »
Juliette Gréco nous assène (le mot est faible !) un album totalement inécoutable, à mon avis...
Maniéré, précieux et ridicule « le temps d'une chanson » vous donnerait presque envie d'aller frapper sur quelqu'un ou quelque chose pour vous calmer les nerfs. Au programme : Le massacre en bonne et due forme de quelques grands classiques du répertoire, exécutés (c'est le mot !) à travers des arrangements piano/guimauve tout droit sortis d'un salon de thé de cauchemar...
« Avec le temps » de Ferré se transforme en bouillie pour chats, « la chanson de Prévert » attrape la colique, et enfin, entendre Gréco chanter «être né quelque part » nous donne l'irrépressible envie de lui hurler : Juliette, je ne sais pas trop où tu es née, mais de grâce, va mourir plus loin...
Je dois vous avouer que j'ai décidé de conserver précieusement cet album, il me sera d'une grande utilité pour virer les quelques invités « récalcitrants » qui tardent parfois à décoller de chez moi en toute fin de soirée... ce sera beaucoup plus efficace que « d'envoyer les orangeades » !
Il me reste encore quelques disques à écouter, mais franchement le coeur n'y est plus...Je lance « No Promise » de
Carla Bruni sur la platine en jetant un oeil sur le dossier de presse qui l'accompagne : Une chemise de papier-chiffon ornée de floralies et qui vante la qualité des textes anglais que Carla et ses amis ont eu le bon goût de puiser dans la littéraire britannique...ouais ...Carla nous explique qu'elle a fait appel à Marianne Faithfull pour parfaire sa prononciation anglaise, était-ce une bonne idée ?
Je n'en sais rien, mais force et de constater qu'à ce niveau de larges progrès restent à faire ! La musique soporifique enveloppe l'atmosphère sans déranger grand monde et Carla susurre de sa voix enrouée des mélopées incompréhensibles...je suis sur le point de basculer dans les bras de Morphée quand soudainement, une violente révélation vient éclairer mon esprit..En fait Carla Bruni est absolument géniale !
Elle a inventé un nouveau concept « for house »...souvenez-vous du hamac (fleuri lui aussi, décidément tout se tient !) qu'elle avait dessiné pour Habitat... « No promise » n'est rien d'autre que la suite du concept ! ! Une sorte de berceuse composée de musiques d'ameublement et uniquement destinée à compléter la collection...Je suis vraiment épaté, c'est extraordinaire !
Carla va certainement poursuivre son travail d'approche proprioceptive de la détente sophrologique en habitat urbain...avec elle, tout devient possible : La création d'une ligne de bain&détente, d'autres meubles ?des poufs marocains re-visités à la sauce psychédélique, par exemple-, des tapisseries (fleuries, bien sûr !) ou des rideaux de perles «world concept » toute une série de produits made in « Carla Bruni » destinés à améliorer la qualité de votre somnolence à domicile...
Vous comprendrez aisément qu'une pareille prise de conscience fut pour moi un véritable choc ! Trop occupé à réfléchir à ces nouvelles perspectives de «design total » j'avoue avoir flanqué le reste des disques dans la corbeille !
Ph.P :))